mercredi 11 juin 2008

Convaincre

Je suis tombé sur une présentation par Descombes du raisonnement de Putnam sur "le nazi rationnel" (the case of the perfectly rational nazi") récemment, et je trouves ça très à propos:

" Le raisonnement de Putnam est le suivant: pour critiquer les fins d'un acteur, et pas seulement ses moyens, il faut que je puisse le mettre en contradiction avec lui-même, et pour cela faire appel à l'une des fins qu'il reconnaît. Mais justement, nous nous donnons un "nazi rationnel" et non un acteur "irrationnel" [...]. Le cas est évidemment construit pour être difficile. On suppose que le personnage en question, s'il est mis en contradiction avec lui-même, corrige aussitôt son programme dans le sens d'une plus grande méchanceté. Si par exemple nous le confondons avec un simple réactionnaire, et que nous essayons de faire appel à son patriotisme en lui montrant comment sa politique conduit à la destruction de son pays, il renonce aussitôt à se présenter comme un patriote. Périsse le pays plutôt que le principe de la domination raciale.
Que faire lorsque le criminel est un raisonneur impeccable? En quoi pourrait consister son irrationalité? Putnam propose une solution indirecte. Il faut dit-il, renoncer à parler directement d'une irrationalité des fins de la politique criminelle. en effet, notre cas difficile a été construit pour qu'il soit impossible d'approuver l'une des fins du personnage. Par hypothèse, le "nazi rationnel" à qui nous montrerions que son programme politique contredit telle ou telle valeur à laquelle il est attaché lèverait aussitôt la contradiction en "durcissant" son programme. Mais on pourrait malgré tout, explique Putnam, conserver les pouvoirs de la critique rationnelle: à condition de la faire porter sur la vision du monde. Nous passons, donc, si l'on veut, du nazi rationnel au nazi raisonneur.
L'argument de Putnam n'est pas ouvertement l'argument de ceux qui disent que l'idéologue raciste a forcément tort puisqu'il veut avoir raison sans pour autant se soumettre aux conditions d'une justification rationnelle (exclusion de la violence, etc.). Son argument participe du pragmatisme américain plutôt que de la nouvelle "pragmatique transcendantale" des philosophes allemands d'après guerre. Si le nazi rationnel devient raisonneur et expose sa vision du monde, alors il sera rapidement ridicule ou incompréhensible. Ridicule, s'il s'exprime dans le langage commun, car le langage commun véhicule une rhétorique morale incompatible avec la formulation d'idées nazies. Mais incompréhensible, s'il écarte le vocabulaire commun et emploie les mots dans une acception nouvelle. Dans cette rhétorique, on doit expliquer pourquoi on se prépare à la guerre, et on peut le faire par exemple en invoquant la légitime défense ou le devoir de reconquête de ce qui vous a été injustement arraché: le nazi raisonneur devra dire quelles agressions justifient sa mobilisation, et il en sera réduit à présenter des théories historiques absurdes (complot judéo-maçonnique, etc.). Mais s'il dédaigne de parler le langage de tout le monde, il va devenir incompréhensible.
L'argument de Putnam, on le voit, est une extension au cas présent du "principe de charité" invoqué, en philosophie du langage, par Quine et Davidson: il n'est pas possible de comprendre un discours sans supposer que son auteur soit massivement "rationnel" dans notre sens de ce terme. Du coup, le "nazi rationnel" doit se contredire, soit qu'il doive penser massivement comme nous (s'il veut être compris), soit qu'il doive renoncer à se faire comprendre (s'il veut rompre avec toute idée d'humanité et de moralité universelle).
Putnam conclut que la position du "nazi rationnel" est bien susceptible d'une condamnation rationnelle: elle est irrationnelle dans sa vision du monde, puisque cette dernière ne peut être défendue que par de mauvais argumens, si c'est dans notre "schème conceptuel" qu'il s'exprime, ou devenir incommunicable, s'il adopte un "schème conceptuel" dans lequel il est possible de justifier le massacre des innocents."

Pour être honnête, Descombes critique la position de Putnam ensuite. Je m'arrête pourtant ici, n'étant pas complètement convaincu par sa critique.

Quelques précautions d'abord: un éventuel point "Godwin" serait idiot. Certes, le raisonnement de Putnam fonctionne sur la base du nazisme: "en effet, notre cas difficile a été construit pour qu'il soit impossible d'approuver l'une des fins du personnage". L'objectif de Putnam n'est pas de démontrer la fausseté d'un discours, mais de la vérifier. C'est la raison pour laquelle il prend un "cas" conçu afin d'être moralement indéfendable. Mais c'est l'architecture logique qui nous intéresse: que se passe-t-il lorsqu'un criminel convaincu s'aventure à se défendre?

La conclusion de Putnam (telle que présentée par Descombes) me semble assez "réaliste": nous n'avons pas la garantie de pouvoir rationnellement convaincre le criminel convaincu: si nous le tentons, il risque de se radicaliser "Par hypothèse, le "nazi rationnel" à qui nous montrerions que son programme politique contredit telle ou telle valeur à laquelle il est attaché lèverait aussitôt la contradiction en "durcissant" son programme." Pourtant, par là, nous pouvons nous convaincre rationnellement de son irrationnalité, quelque soit ses efforts pour garder à sa pensée une forme logique: c'est en effet parce que sa vision du monde devient de plus en plus délirante (incompréhensible ou ridicule) à mesure qu'il cherche à maintenir une cohérence entre ses idéaux et le monde, que nous pouvons le reconnaître.

Une telle idée rappelle un point très connu en psychologie: les modes de réduction de la dissonance cognitive observé par Festinger. Festinger note que quand le raisonnement d'un individu devient inadéquat à des observations qu'il recueille, l'individu doit réduire l'écart entre ces deux éléments (qu'il appelle "dissonance cognitive). Il est face à deux possibilités:
- il change sa façon d'appréhender le monde (ses théories) afin qu'elles correspondent au monde.
- il change sa perception du monde, afin de maintenir ses théories en adéquation avec ce qu'il perçoit.

Changer sa perception peut paraître difficile, pourtant c'est la solution que nous prenons le plus fréquemment. Un individu "de gauche" voit un policier frapper un manifestant. Il se dit que c'est la vie (adéquation théorie-réalité). On lui montre une vidéo ou le manifestant frapper le manifestant le policier [EDIT: lapsus...] le premier: il réduit la dissonnance non pas en changeant de théorie, mais en en déduisant que le policier avait du faire quelque chose auparavant pour mériter cela. Dès lors, il va pouvoir chercher dans la vidéo des indices de la situation passée qui vont l'amener à percevoir la scène de façon différente de celui qui voudrait n'y voir que le fait simplement apparent: la violence du manifestant.

Le cas du nazi rationnel est un peu différent, car il suppose une théorie radicalement incompatible au monde, et non pas des arrangements tels que ceux que nous faisons tous. Ce que nous dit Putnam, ce n'est pas qu'il est impossible de raisonner comme un nazi en mobilisant des arguments qui s'enchaînent logiquement et qui sont correctement structurés. Le problème, c'est que ces arguments logiques ne peuvent jamais être en adéquation avec le monde, ce qui obligera le raisonneur nazi à interprêter le monde de façon de plus en plus délirante à mesure qu'il tente de se justifier. Ou à parler une langue qui nous est incompréhensible.

Aucun commentaire: